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Filière riz : « Il faut passer par les petits transformateurs pour soutenir les producteurs » (Guillaume Soullier, Cirad)

Avec la pandémie de coronavirus, le marché mondial du riz a connu sur les derniers mois quelques soubresauts, en raison des restrictions à l’exportation

appliquées par certains fournisseurs de la denrée. Dans de nombreux pays importateurs, ces mouvements ont ravivé les craintes d’une perturbation de l’approvisionnement de la céréale préférée des citadins. Si actuellement, la tendance est à l'accalmie, Guillaume Soullier, chercheur au Cirad, appelle à un soutien accru à la filière traditionnelle qui compte pour la quasi-totalité de la production de la région. Dans un entretien accordé à l’Agence Ecofin, l’expert explique le bien-fondé de la contractualisation dans la filière.

 

Agence Ecofin : Pouvez-vous nous donner une idée de la situation de la chaîne de valeur rizicole et de ses principaux acteurs dans la région ouest-africaine ?

 

Guillaume Soullier : Je peux dire qu’il s’agit d’une chaîne de valeur que l’on caractérise comme traditionnelle. Il y a beaucoup de petits acteurs qui travaillent parfois dans l’informel, possèdent peu de capital et gèrent de petits volumes. Au niveau de la production, il s’agit surtout de producteurs familiaux qui cultivent de petites surfaces.

Le système de production est essentiellement pluvial et représente 4/5e des superficies emblavées. Il y a toutefois des zones où l’irrigation est concentrée comme dans la vallée du fleuve Sénégal et dans l’Office du Niger au Mali. Les producteurs ont une contrainte importante de financement, d’accès aux intrants et il y a des défis concernant la qualité des approvisionnements. Au niveau de la transformation, on a de petites unités avec des décortiqueuses villageoises, notamment au Sénégal. Il s’agit globalement de technologies simples et des mini-rizeries. Cette filière traditionnelle fournit 99 % du riz produit en Afrique de l’Ouest. A côté de ces acteurs, il y a des unités modernes dites semi-industrielles ou industrielles qui fournissent moins de 1 % du riz ouest-africain.

 

AE : Quels sont les impacts potentiels du coronavirus sur le marché rizicole africain, en ce qui concerne les perturbations de l’approvisionnement depuis l’étranger ou le fonctionnement des circuits de distribution locaux ?

GS : Le Cirad dispose d’un réseau d’expatriés et de partenaires qui permet de suivre les évolutions en Afrique de l’Ouest. Les dernières informations que j’ai reçues de mes collègues sur le terrain n’indiquent pas une rupture majeure d’approvisionnement, ni pour le riz local ni pour le riz importé. Au début de la crise, on a posé des hypothèses sur une probable hausse des prix à l’importation. On a aussi anticipé une baisse possible de la production domestique avec le ralentissement de l’économie et les restrictions sur les importations d’engrais ou de pesticides.

 

« Le niveau des stocks de l’Afrique de l’Ouest était plutôt élevé et il n’y a pas eu de rupture majeure du commerce mondial. Les récoltes paraissent plutôt bonnes en Asie.»

 

En pratique, il y a eu un ralentissement de l’économie mondiale, une période de baisse du commerce global du riz avec la limitation des exportations de l’Inde, du Vietnam et du Cambodge. Mais cela a été de courte durée. Le niveau des stocks de l’Afrique de l’Ouest était plutôt élevé et il n’y a pas eu de rupture majeure du commerce mondial. Les récoltes paraissent plutôt bonnes en Asie. Même s’il y a des perturbations climatiques, il y a des augmentations de superficies en Chine et en Inde. Donc, pour le moment on est encore loin d’un scénario de rupture du commerce international du riz. Il y a eu certes une hausse contextuelle des cours en 2020, avec le prix de la tonne de riz thaïlandais à 5 % de brisures qui a atteint 480 $ contre 400 $ en 2019, mais cela s’est calmé depuis et, en septembre, les prix ont rejoint les niveaux de 2019.

« Pour ce qui est de l’approvisionnement en riz local en Afrique de l’Ouest, il n’y a pas eu de ralentissement des récoltes à venir dans la plupart des pays ouest-africains, et la pluviométrie est bonne.»

Pour ce qui est de l’approvisionnement en riz local en Afrique de l’Ouest, il n’y a pas eu de ralentissement des récoltes à venir dans la plupart des pays ouest-africains, et la pluviométrie est bonne. Le Mali parait toutefois faire face à une réduction de l’accès aux intrants des producteurs de l’Office du Niger, ce qui risque de baisser la productivité. Mais on n’est quand même pas dans un scénario de rupture des approvisionnements en riz local.

 

AE : Vous soulignez que la pandémie pourrait être d’une part une opportunité pour les chaînes de valeur rizicoles locales. Comment cela peut-il se traduire ?

 

GS : Cela passe par une intervention des Etats. En 2008, avec la première crise des prix, on a eu rapidement un renforcement des moyens étatiques visant à renforcer la production de riz local, avec certains pays qui ont lancé des politiques d’autosuffisance. Il y a eu une augmentation des moyens mis au profit des filières, surtout au niveau de la production.

Toutefois, la consommation augmente tellement vite qu’il est très difficile de la rattraper. Je dois dire que la crise du coronavirus rappelle un peu l’incertitude qu’il peut y avoir à s’approvisionner sur les marchés mondiaux. Même si l’effet est moins prononcé, on est encore dans un contexte teinté d’incertitudes. Des élections s’annoncent dans plusieurs pays en Afrique de l’Ouest comme le Mali, le Ghana et la Côte d’Ivoire et cela pourrait renforcer la volonté des Etats de soutenir des filières locales.

 

AE : Vous préconisez la création d’un environnement favorable à l’investissement direct étranger dans la modernisation de la chaîne de valeur rizicole, plutôt que des investissements publics directs. Pourquoi privilégiez-vous une telle approche ?

 

GS : Ceci n’est qu’une partie de notre message, et nous recommandons surtout un soutien aux filières traditionnelles du riz, en particulier aux petits transformateurs. Dans ce contexte où les ressources des gouvernements sont rares, l’investissement privé peut servir de levier. Les investissements étrangers dans la filière rizicole introduisent notamment différents types de technologies qui ne sont pas sur place. Cela donne lieu à des niveaux de qualité différents de ceux fournis par les acteurs de la filière traditionnelle.

Mais il y a une segmentation du marché en Afrique de l’Ouest avec des attentes vis-à-vis des niveaux de qualité de riz et de prix qui sont différents. Je ne dis donc pas que ce sont uniquement les investissements étrangers qui doivent venir changer les filières locales et booster la production. Les investissements étrangers dans la production et la transformation sont d’ailleurs minoritaires actuellement parce qu’il y a beaucoup d’incertitudes pour entrer dans ce domaine. Il y a eu surtout des investissements au Sénégal et au Nigeria et, dans une moindre mesure, au Mali, au Sénégal, au Burkina Faso et en Côte d’Ivoire.

 

« Il y a eu surtout des investissements au Sénégal et au Nigeria et, dans une moindre mesure, au Mali, au Sénégal, au Burkina Faso et en Côte d’Ivoire.»

 

Les grandes usines rencontrent des problèmes d’approvisionnement. Je pense fondamentalement qu’il y a une complémentarité entre les investissements privés étrangers dans des technologies modernes, et les unités artisanales de décorticage.

Je pense que c’est la filière dite artisanale, qui fournit 99 % du riz local, qui doit être soutenue. Il y a des acteurs qui rencontrent des contraintes de financement et surtout de trésorerie et qui fournissent un riz de qualité incertaine, moins bon que le riz importé. Ce sont autant de points sur lesquels l’Etat peut les appuyer.

 

AE : Comment est-ce que la filière traditionnelle peut améliorer la qualité du riz produit ?

 

GS : J’ai un collègue, Matty Demont, à l’Institut international de recherche sur le riz (IRRI), dont c’est le sujet de prédilection. D’après lui, le riz local a des qualités organoleptiques que les consommateurs africains apprécient. Mais il y a d’autres types d’attributs de qualité importants pour les consommateurs. Il s’agit notamment du packaging, de la question de l’homogénéité des grains et l’absence d’impuretés. C’est cela qui joue dans le choix des consommateurs. Son propos est de dire qu’il faut investir dans la gestion de la technologie, mais aussi de l’approvisionnement au niveau des usines locales et également dans la communication sur la qualité du riz local en améliorant l’emballage.

 

« Il faut investir dans la gestion de la technologie, mais aussi de l’approvisionnement au niveau des usines locales et également dans la communication sur la qualité du riz local en améliorant l’emballage.»

 

Et je pense qu’il faut les contrats qui permettent de financer les producteurs et posent des critères de qualité sur le paddy. Cela est important parce que c'est l’une des choses qui vont conditionner la qualité du riz local. La contractualisation dans les filières locales permet d’avoir un premier niveau de la gestion de la qualité.

 

AE : La production de riz sous contrats est selon vous une des clés pour un approvisionnement sécurisé en riz de qualité et de réduction de la fragmentation des chaînes de valeur. Quels sont les défis et opportunités qui y sont liés ?

 

GS : Les travaux que nous réalisons au Cirad montrent que ce sont les acteurs de la transformation qui peuvent jouer un rôle important. Comme vous le savez, les banques commerciales prêtent difficilement aux producteurs. Il y a beaucoup de banques agricoles étatiques qui ont accumulé des impayés parce que les producteurs avaient du mal à rembourser. Les acteurs de la transformation qui ont de la proximité avec les producteurs peuvent jouer un rôle intermédiaire là où on accède aux crédits bancaires et soutenir aussi le développement de la filière. Dans le cadre de contrats de production et de fourniture de ressources, c’est le transformateur qui va fournir des intrants aux producteurs comme les semences améliorées, des engrais pour des rendements plus importants. Il va aussi y avoir des critères de qualité qui vont être spécifiés et qui ont rapport par exemple aux taux d’impuretés ou d’humidité. Passer par les petits transformateurs pour soutenir les producteurs permettrait de réduire l’incertitude du remboursement, et d'améliorer la qualité.

 

« Passer par les petits transformateurs pour soutenir les producteurs permettrait de réduire l’incertitude du remboursement, et d'améliorer la qualité. »

 

Le problème majeur est celui du remboursement de ce contrat par le producteur. Celui-ci doit fournir le paddy pour rembourser le crédit qu’il a reçu sous forme d’intrants. A ce niveau, il y a des risques de ventes parallèles, c’est-à-dire que le producteur va livrer le riz paddy à quelqu’un d’autre que le fournisseur de départ et ne pas rembourser le crédit. Par rapport à d’autres produits agricoles, le paddy n’est pas une denrée périssable, comme la tomate par exemple, donc il y a plus de risques de ventes parallèles. La question est de savoir comment on fait pour assurer le remboursement de ce crédit.

« Donc les contrats qui fonctionnent le mieux, c’est quand les gens se connaissent. C’est vraiment la proximité relationnelle et géographique entre le producteur et le transformateur qui permet de sécuriser le remboursement des contrats.»

 

Il y a des gens qui pensent que la justice devrait régler cela, mais en fait les acteurs avec lesquels je suis en contact ne veulent pas que la justice s’en mêle. Ils trouvent que c’est risqué de se tourner vers la justice ou même un tribunal de commerce. Donc les contrats qui fonctionnent le mieux, c’est quand les gens se connaissent. C’est vraiment la proximité relationnelle et géographique entre le producteur et le transformateur qui permet de sécuriser le remboursement des contrats.

 

AE : Quelles sont les marges de manœuvre des gouvernements dans ces schémas ?

 

GS : Au Sénégal, le développement de la filière a plutôt bien marché avec la présence de la Caisse nationale de crédit agricole du Sénégal (CNCAS). Il y a eu une intervention de l’Etat parce qu’il y a parfois des impayés et l’Etat est obligé de renflouer les caisses. Donc, l’Etat peut intervenir en subventionnant des banques agricoles qui prêtent aux transformateurs qui mettent eux-mêmes en place des contrats avec les producteurs. Il y a un réel besoin pour cela.

 

« Si les mini-rizeries ont un problème de trésorerie pour fournir à la fois des semences, des engrais, des pesticides et des herbicides aux producteurs, elles se limitent en conséquence à un petit nombre de producteurs.»

 

En Côte d’Ivoire, par exemple, au cours des 10 dernières années, il y a eu beaucoup d’investissements dans les mini-rizeries qui sont des unités artisanales, mais capables de faire du riz de qualité, qui ont mis en place des petits contrats avec les producteurs pour gérer la qualité du paddy et sortir un produit final de meilleure qualité. Mais elles font très peu de contrats parce qu’elles ont des contraintes sur le financement. Si les mini-rizeries ont un problème de trésorerie pour fournir à la fois des semences, des engrais, des pesticides et des herbicides aux producteurs, elles se limitent en conséquence à un petit nombre de producteurs. Si ces mini-rizeries avaient accès à un crédit par le biais d’une banque, elles pourraient augmenter le nombre de contrats avec les producteurs et mieux contribuer au développement de la filière.

 

Propos recueillis par Espoir Olodo

Agence Ecofin

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